François Brousseau sur Gaza

[Je reproduis ici l'entièreté de l'article, car ce dernier nécessite un abonnement au Devoir. Ce n'est pas quelque chose que je fais en général, mais il me semble que ce texte est important dans le climat actuel.]

L’Autre, ce démon

François Brousseau, ledevoir.com

Ces derniers jours, dans plusieurs grandes villes du monde, on a défilé pour dénoncer l’action d’Israël à Gaza. Cette mobilisation n’est-elle que l’expression ponctuelle d’une répulsion légitime devant la souffrance de civils? Ou représente-t-elle la critique plus générale d’une «horreur» devenue synonyme de l’État juif?

On peut s’estimer choqué par ces images de Gaza et conclure à la «disproportion» de la réponse israélienne, tout en résistant aux hyperboles qui font l’équation «Israël=nazisme». Mais cette équation est apparue, ici et là, sur des pancartes dans certaines de ces manifestations, en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et ailleurs, alors que, simultanément, on brûlait l’étoile de David. C’est sans doute moins grave que de détruire des maisons de civils palestiniens avec des bébés dedans… mais cela n’en est pas moins symboliquement très violent.

On peut certainement critiquer l’invasion de Gaza sans être antisémite. Encore faut-il être au-dessus de tout soupçon. Parce qu’il est vrai qu’une fraction des protestataires, dans leurs hyperboles globalisantes, trahissent une haine intrinsèque d’Israël qui peut confiner à l’antisémitisme.

Mais on peut aussi être un critique habituel d’Israël — bien au-delà de Gaza 2008 — sans être antisémite. On peut même être «antisioniste» — donc opposé au bien-fondé d’Israël, pour des raisons historiques ou théologiques, comme certains de ces ultra-orthodoxes pour qui l’heure d’un État juif n’est pas venue — sans être antisémite.

On peut également être «antisioniste» sans pour autant vouloir, en 2009, annihiler Israël, puisque l’existence de ce pays — contestable à l’origine puisqu’elle a fait l’objet au XXe siècle, notamment entre juifs, d’un débat historique entre les «pour» et les «contre» — est aujourd’hui un état de fait, et que l’on ne peut effacer l’histoire. Et que cet État juif ainsi que ses citoyens ont des droits et des devoirs.

***

L’état de guerre et de haine — et ne nous y trompons pas, malgré l’asymétrie criante de la situation, la haine va dans les deux sens, elle n’origine pas uniquement des fanatiques du Hamas qui en sont pourtant spécialistes — tend à balayer toutes les nuances. Nuances pourtant vitales et qui, seules, peuvent asseoir les analyses et les prises de position.

Trop souvent dans cette affaire, l’Autre est soit un Léviathan maléfique à l’origine de tous les maux, soit une racaille infrahumaine que l’on finit par traiter, par exaspération, comme un essaim de moustiques malfaisants. Cette mentalité est assez répandue en Israël, où la «déshumanisation» du Palestinien, dans le discours public et privé, a fait l’objet de réflexions pénétrantes parmi les «dissidents» israéliens — Gideon Levy, Uri Avnery — que je citais la semaine dernière.

Il importe de demander à l’Israélien, les yeux dans les yeux: «Crois-tu, mais alors vraiment, au niveau des principes, que l’Arabe palestinien est un être humain totalement égal à toi, qui a droit lui aussi, ni plus ni moins que toi, à la sécurité, à la tranquillité d’esprit et à une existence nationale dans toutes ses attributions?»

Mais, dans le même temps, il faut également demander au Palestinien qui souffre et aussi — peut-être même davantage, en ces moments de tragédie et d’urgence — à ses nombreux appuis et représentations dans le monde entier, qui défilent outragés dans les rues: «Oui ou non, l’Israélien peut-il avoir de légitimes inquiétudes sur sa sécurité et son existence nationale? A-t-il lui aussi droit à la tranquillité et au bien-être, là où il est?» Répondez, il le faut…

C’est à ces conditions que les protestations du genre de celles que l’on a vues ce week-end, peuvent être crédibles et éventuellement efficaces. Sinon, elles se résument à un cri de rage impuissante, bien installé dans le confort moral et dans la complainte de l’éternelle victime. Cri de rage qui peut parfois s’accompagner de dérapages, ou de restrictions mentales que l’ennemi trouvera à bon droit suspectes.

Lorsque l’on reçoit des bombes sur la tête, on n’est pas en état de faire toutes les nuances. Mais lorsqu’on les lance soi-même, ou lorsque l’on joue les gérants d’estrade indignés, le discernement et la compréhension de l’Autre deviennent un impératif moral.

Les commentaires sont fermés.