Alain Gresh: « Israël-Palestine, vérités sur un conflit »

Excellent résumé d’un conflit sans fin.

Alain Gresh, Carnet du Diplo, Judaïsme, sionisme et fantasmes (III), octobre 2006

Deux extraits me frappent particulièrement.

Cette alliance [entre Londres et les sionistes] est servie par ce que j’appellerai les « affinités culturelles ». Je prends un exemple. À la suite des violentes émeutes qui éclatent en Palestine en 1929, de nombreux responsables britanniques, sur place ou en Grande-Bretagne, furent convaincus de la nécessité d’un infléchissement de cap, par la restriction de l’immigration et de l’achat des terres. Le ministère des colonies prépare un livre blanc reprenant ces propositions en octobre 1930. Mais Weizmann fait agir toutes ses relations, Ben Gourion s’en va voir le chef du gouvernement britannique, et il obtient une garantie de la liberté d’immigration et d’achat de terres, qualifiée de « lettre noire » par les Arabes. Le premier ministre britannique discuta même avec le numéro un sioniste le moyen de privilégier les juifs dans les arrangements, au détriment du principe de la parité (traitement égalitaire des juifs et des Arabes) affirmé publiquement. Cet éclatant succès, le mouvement le doit à son entregent, à ses contacts politiques, à sa connaissance du système politique britannique. Les sionistes ont plus de chance de se faire entendre que les représentants arabes ou palestiniens, dont la culture, les traditions, le mode même de négociation, sont étrangers aux Européens. Les sionistes sont des Occidentaux qui parlent à des Occidentaux. Cet atout, ils en useront à chaque étape du conflit.

C’est justement ce que montre Rashid Khalidi lors de son entretien avec Tom Ashbrook (On Point, NPR) en octobre 2006 à propos de la parution de son dernier livre (The Iron Cage: The Story of the Palestinian Struggle for Statehood, Beacon Press, 2006). Cette émission en baladodiffusion, qui réunit aussi des historiens israéliens de la tendance « New History » est un solide débat sur les raisons qui font qu’à ce jour les Palestiniens ne possèdent toujours pas un état. Rashid Khalidi se concentre sur la période précédant la création de l’État d’Israël, et montre que loin d’être uniquement des victimes, les Palestiniens ont souvent commis de grossières erreurs d’appréciation politique au contraire des sionistes qui ont su mettre de l’avant un ensemble de contacts et de perspective les avantageant. Évidemment, M. Khalidi replace aussi l’histoire palestinienne dans le contexte du mandat britannique qui favorise les sionistes au détriment des Palestiniens. Il reste que pour Khalidi, considérer les Palestiniens uniquement comme victimes est une insulte pour ces derniers, et il replace ceux-ci comme sujets historiques ayant une maîtrise sur leur destin.

On Point, The New Palestinian Narrative, octobre 2006.

L’autre extrait est le suivant. Il y aurait une belle discussion à tenir pour savoir si Israël est un état qui, dans les faits, est un état de l’apartheid. À mon avis, il faudrait définir ce que l’on entend par ce dernier terme, car celui-ci est tellement galvaudé (ne parle-t’on pas de Cuba comme d’un « apartheid touristique » ?). Mais on ne peut pas ne pas être sensible à ce que connote ce terme quand on voit toute cette idéologie de la « séparation » prônée par une partie de la société israélienne et le sort réservé aux Palestiniens par cette même société.

Israël, pour reprendre l’expression de Maxime Rodinson est « un fait colonial ». Comme l’Australie ou les États-Unis, le pays est né d’une conquête, de l’expropriation des autochtones. En revanche, il n’est pas, contrairement à l’Afrique du Sud de l’apartheid, « une société coloniale », une société qui a besoin des « indigènes » pour survivre. D’autre part, même s’il a été bâti sur une injustice, Israël est désormais un État reconnu par la communauté internationale, par les Nations unies. Penser, comme l’ont fait, et continuent de le faire, certains, que l’on peut « expulser » les Israéliens, les renvoyer « chez eux », n’est ni moralement défendable ni politiquement réaliste. Une injustice ne peut être réparée par une autre injustice. Vivent désormais en Terre sainte deux peuples, l’un israélien, l’autre palestinien. On peut rêver, comme le font quelques intellectuels palestiniens et israéliens, qu’un seul État pourrait les regrouper ; c’est une belle utopie, que notre génération ne verra pas. Et, quoiqu’il en soit, aucune solution unilatérale ne pourra être imposée, ni aux Palestiniens, ni aux Israéliens.

Sur le rapport d’Israël avec l’apartheid et aussi ses liens avec l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid, voir l’excellente série de Chris McGreal dans The Guardian.

For Seidemann, the crucial issue is not how the apartheid system worked but how it began to disintegrate. « It unravelled because it couldn’t be done. Apartheid drained so much energy from South African society that this was one of the compelling reasons beyond the economic sanctions and pressures that convinced De Klerk that this was not sustainable. This is what is coming to Israel. »

Or perhaps the conflict will evolve into something worse; something that will produce parallels even more shocking than that with apartheid.

Arnon Soffer has spent years advising the government on the « demographic threat » posed by the Arabs. The Haifa university geographer paints a bleak vision of how he sees the Gaza strip a generation after Israel’s withdrawal.

« When 2.5 million people live in a closed-off Gaza, it’s going to be a human catastrophe. Those people will become even bigger animals than they are today, with the aid of an insane fundamentalist Islam. The pressure at the border will be awful. It’s going to be a terrible war. So, if we want to remain alive, we will have to kill and kill and kill. All day, every day, » he told the Jerusalem Post.

« If we don’t kill, we will cease to exist. The only thing that concerns me is how to ensure that the boys and men who are going to have to do the killing will be able to return home to their families and be normal human beings. »

Chris McGreal, Worlds Apart, The Guardian, février 2006

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